Girodet, Le Déluge,

En 1806, le périodique Journal de l’Empire publia une série d’article sur le Salon. Parmi ces articles, on trouve un long commentaire de Maurice Boutard sur le tableau de Girodet conservé au musée du Louvre. Par la suite, Girodet écrivit à Boutard une lettre que le journal publia aussitôt. Nous publions ici ce commentaire, la lettre de Girodet, puis évoquons les esquisses et dessins préparatoire, ainsi qu’une estampe satirique composée d’après le tableau.

 

Journal de l’Empire :
M. Girodet.
Depuis cet Endymion, qui eut un si grand succès à Rome et aux expositions de Paris, M. Girodet n’avoit fait que des tableaux à figures, de demi-nature, et un autre grand nombre de portraits, ouvrages dont le mérite, quelque grand qu’il puisse être, est moins généralement senti que celui des compositions historiques où les figures sont de grandeur naturelle. On commençoit donc à élever des doutes sur la puissance du talent de l’auteur d’Hippocrate, des héros d’Ossian, du portrait d’un Mameluck, et d’un si grand nombre d’autres beaux portraits ; nous attendions nous-même avec une sorte d’impatience, que M. Girodet produisit un ouvrage qui ne laissât aux connoisseurs les plus distingués à la sévérité, aucun doute sur la franchise et la perfection de son talent, et qu’il fût une preuve à tous que l’admiration que nous avons constamment professée pour les ouvrages de cet artiste, étoit fondée sur une juste appréciation de leur mérite.
M. Girodet a satisfait cette année à l’attente du public, et aux vœux de ses amis, par un grand tableau du genre historique, du style le plus sobre, et qu’il a exécuté en très peu de temps. Le sujet est une scène du Déluge, ce qui doit s’entendre ici seulement d’une inondation considérable, et non point, comme quelques-uns l’ont cru, du Déluge universel.

Déluge

Le lac de la montagne grossi par les pluies du ciel, a tout à coup rompu les digues qui le retenait ; ses eaux se précipitent par torrent et en larges nappes ; elles ont rempli la vallée et s’élèvent encore ; l’orage n’a point cessé. Dans ce péril, un homme a chargé sur ses épaules son vieux père ; et suivi de sa femme, qu’il conduit par la main, de ses deux enfans, l’un à la mamelle, l’autre qui marche auprès de sa mère, ils fuyoint ensemble devant les progrès de l’inondation, en suivant le chemin de rocher en rocher, quand l’accident que le peintre a choisi pour le moment de son action est survenu.
Cet homme, sur la force duquel repose le salut de toute sa famille, et qui forme comme le point d’attache ce cette chute de personnages que venons de désigner, a saisi une branche d’arbre pour se soutenir sur une roche glissante ; cette branche plie sous l’effort ; en vain la malheureuse se roidit sur ses pieds, et s’efforce d’alléger la partie supérieure de son corps pour maintenir l’équilibre qui se perd ; le vieillard en voulant se retenir à l’arbre rompu, précipite le danger ; l’impulsion se communique aux autres personnages : la mère s’évanouie, tombe renversée sous l’enfant qu’elle a dans ses bras ; l’autre enfant poussé par la secousse générale hors du sommet étroit où il venoit d’arriver à la suite de sa mère, s’est attaché à la chevelure de celle-ci, et y demeure encore suspendu au-dessus de l’abyme ; cependant l’arbre s’éclate et se courbe de plus en plus ; rien ne peut retarder la perte de cette famille.
Il étoit difficile assurément d’imaginer une scène plus terrible : aussi l’effet qu’elle produit est général, et s’étend à toutes les classes de spectateurs. Nous sommes loin, sans doute, de reprocher aux autres un enthousiasme que nous partageons ; notre admiration redouble au contraire par l’opinion où nous sommes, et qui nous est peut-être particulière, que ce sujet, si éminemment dramatique, n’est pourtant pas de ceux qui conviennent le mieux à la peinture : car, nous persistons à penser même en présence de cette composition sublime, que les situations calmes, plus amies de la beauté, sont aussi celles qui se reproduisent avec le plus d’avantage sur la toile du peintre, comme sous le ciseau du sculpteur, tandis que les objets faits pour exciter la terreur sont d’ordinaire de ceux qu’il faut reculer des yeux. Mais le tableau de M. Girodet ne se fait pas admirer seulement de ceux qui attachent sur-tout du prix à l’invention d’un sujet, au choix des situations, à l’expression des passions, à ce qu’on appelle enfin la pensée ; il n’étonne pas moins par l’habileté de l’artiste, qui a su se préparer, dans un petit nombre de figures, une multitude de moyens de faire l’application de sa science : en sorte qu’en même temps qu’il semble aux gens du monde n’avoir voulu que disposer et leur faire voir une des plus terribles scènes dont leur cœur puissent être émus, les artistes reconnoissent qu’il s’est proposé à lui-même, et qu’il a surmonté ce que la peinture a de plus grandes difficultés.
Cet homme qui ne peut obtenir une force d’adhérence qui le retienne sur le sol glissant que de l’action du ressort simultané de tous ces muscles, est le fruit d’immenses études qu’il faut recommander à la méditation des jeunes dessinateurs. En un sujet, il étoit facile de se laisser aller à l’exagération des formes anatomiques : l’auteur n’eût pas manqué de grands exemples pour justifier cette faute, il a su n’y point tomber. Et pense-t-on que ce soit sans l’avoir profondément médité, qu’il a produit cette figure d’un vieillard suspendu par les bras aux épaules de son fils, de manière que le peu de force qui lui reste se réunissant à la partie supérieure du corps, ses jambes et ses pieds pendent sans effort, sans mouvement : ce qui forme un contraste parfait avec ces mêmes parties dans l’autre figure.
La femme, le personnage le plus important de la composition après ceux-ci, a perdu force et s’est d’abord évanouie, ainsi qu’il est manifeste par la position des pieds, des jambes et des cuisses ; puis son corps est allé en arrière, suivant le mouvement du bras de l’homme qui la retient encore ; enfin sa tête s’est renversée par l’effet de l’enfant qui s’est saisi de ses cheveux. C’est un tourment sans doute pour l’imagination que la complication des mouvements de cette figure ; mais quel art aussi que celui du dessinateur qui en a arrêté les contours, sans les briser en aucun point ! L’enfant sur le sein de sa mère est, pour me servir de l’expression des peintres, modelé avec la plus grande vigueur. Et quant à l’autre, supposez-lui, avec la légèreté qui est propre à son âge, un point de suspension fixe et plus résistant que ne peut être la chevelure d’une femme évanouie, et vous trouverez que cette figure est un chef-d’œuvre pour la vérité du mouvement, aussi bien qu’un modèle d’élégance. L’autre femme, dont on aperçoit que le sein, la tête et la chevelure, jouet des vagues, prolonge et termine cette composition par un trait ingénieux à la fois sous le rapport de l’art et de la pensée.
Le peintre qui a imaginé toutes ces situations, toutes ces attitudes, toutes ces difficultés si heureusement surmontées, a encore crée en quelque sorte la lumière qui éclaire ses figures, là c’est l’éclat brillant de la foudre, ici le reflet blafard des eaux ; et il en résulte de ces combinaisons des effets dont aucun autre n’aurait donné l’exemple avant lui.
Quant à l’expression et aux accessoires on convient généralement que la principale figure présente l’image la plus effrayante et la plus vraie en même temps de ce que la terreur, et pour parler plus exactement encore, la peur peut apporter d’altération sur la physionomie d’un personnage dans la situation où se trouve celui-ci. La tête du vieillard a quelque chose de plus noble, et qui n’est pas moins dans la nature : le calme apathique de la foiblesse, qui s’abandonne sans résistance au péril contre lequel elle sait qu’elle n’a pas la force de lutter. La femme est, comme je l’ai dit, dans un état d’évanouissement ; ce qui n’est pas moins bien exprimé par le mouvement du col et de la tête, que par celui des jambes et des pieds ; l’enfant qu’elle tient sur son sein crie et s’agite. Quelques critiques aimeraient mieux qu’il fût endormi ; c’est un sujet de conversation. Pour moi, je me bornerai à remarquer que cet enfant, supérieurement dessiné, est encore ajusté et éclairé avec beaucoup d’art, au moyen d’une draperie de couleur aurore qui enveloppe une partie du corps de sa mère.
Le peintre a mis une bourse remplie d’or dans l’une des mains de son vieillard ; les commentateurs ne s’accordent point non plus sur le sens qu’ils donneront à cette bourse : les uns veulent que l’artiste ait eu l’intention de caractériser l’avarice que l’on attribue d’ordinaire à la vieillesse, et ils trouvent que ce n’étoit point ici le moment de faire de reproche à personne ; d’autres assurent, au contraire, que cet or, seul bien que cette famille, dont il atteste l’opulence, ait pu sauver dans son désastre, et qui va bientôt redevenir comme elle la proie des eaux, ajoute à l’intérêt de la composition. Quoi qu’il en soit, la bourse concourt à l’effet de ce côté du tableau, aussi bien que la draperie d’un rouge sombre qui s’échappe de dessus les épaules du vieillard.
Mais ce que l’on admire sans partage d’opinions, c’est la correction d’un dessin facile parcourant toute l’étendue de grandes figures de natures variées et dans des attitudes choisies pour développer les parties du corps les plus belles : car c’est là ce qui atteste la science et le génie de l’artiste. Si ce tableau ne place pas son auteur incomplètement au-dessus des autres chefs de l’école, elle impose du moins, à ceux-ci l’obligation de reparoître à leur tour avec des ouvrages où ils aient pu faire preuve de tout leur savoir ; et quel que soit le résultat de cette lutte, on devra une époque brillante dans l’histoire de l’art.
M. Girodet a encore au Salon plusieurs beaux portraits qui nous fourniront le sujet de quelques nouvelles observations sur le caractère du talent de ce grand peintre.
M. B. (Maurice Boutard), 27 septembre 1806, « Journal de l’Empire » Salon de l’an 1806 (N° III), p.1-3.

 
Le 1er octobre 1806, paru dans le Journal de l’Empire une lettre de Girodet : « A Monsieur M. B., l’un des rédacteurs du Journal de l’Empire.
Monsieur,
En lisant l’article du Journal de l’Empire, dans lequel vous avec analysé la Scène de Déluge que j’ai exposé au Salon, j’ai dû être extrêmement touché des éloges que vous avez donnés à cet ouvrage ; mais, d’ailleurs, je reste persuadé que, s’il en étoit plus digne, il auroit aussi mieux justifié l’indulgence avec laquelle le public a paru l’accueillir.
Permettez-moi donc, en vous témoignant ma recoinnaissance de ce que ces louanges ont d’honnête et de flatter pour moi de les recevoir cependant qu’avec la restriction que ma conscience exige, et de vous déclarer ici, ainsi qu’en public, que bien loin de croire l’emporter par cette production sur les artistes qui courent avec moi la même carrière, mon ambition se borne a désirer qu’un jour, avec de nouveaux efforts, mon nom puisse ne pas déparer la suite illustre dont s’honore aujourd’hui notre école, et parmi lesquels je prise sur-tout le bonheur de pouvoir compter ceux de maîtres pour moi pleins de bienveillance, et de camaraderie remplis d’amitié.
J’ai l’honneur d’être, etc.
A. L. Girodet, D. R.
Paris, ce 28 septembre 1806.

 

Une Scène du déluge survenue dans le Nord en 1806, Auteur : Forioso. Graveur, Éditeur : À Paris chez Martinet libraire

Une scène de déluge survenue dans le Nord

Une scène de déluge survenue dans le Nord

Cette femme me prend par mon faible et m’entraine dans sa chute »
Cher Prince, nous n’avons plus d’espoir qu’en toi »
Tiens bon, tiens bon ma femme.
Le nom inscrit en bas à gauche : Forioso Fecit est sans doute un jeu de mots car Forioso (1775-1846) était un danseur de corde célèbre au début du 19e siècle, mentionné dans « Les Misérables ». Ses représentations chorégraphiques étaient reproduites par l’estampe cf. Forioso ou la contredanse sur quatre cordes.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s