André Chazal, (1796-1860) le grand-père maternel de Paul Gauguin

Tête de Méduse, dessiné d'après un bas-relief antique par Chazal jeune

Tête de Méduse, dessiné d’après un bas-relief antique par Chazal jeune

La vie d’André Chazal

Extrait du Livre Antoine Chazal 1793-1854, Vie et Œuvre, par Philippe Nusbaumer, Le Pecq, 2012

Même si Antoine Chazal est le principal sujet de cette étude (le livre sur son frère Antoine), on est amené à aborder aussi ce qui peut être connu de la vie et de l’œuvre de son frère André. Son œuvre dessiné est squelettique et se résume à deux dessins perdus, documentés par deux estampes connues où est inscrit Chazal Jeune del., voir le chapitre Estampes gravées ou diffusées par André Chazal, il s’agit de Trois têtes de gallinacés et une Tête de Méduse d’après un bas-relief antique. Les estampes faites ou diffusées par ses soins sont répertoriées au chapitre cité plus haut (item).
Ses tribulations maritales, sa tentative d’assassinat sur son épouse Flora Tristan et son incarcération prévue pour vingt ans ont jeté sur lui le voile de l’infamie. La littérature qui est consacrée à cette figure du féminisme, tout en reconnaissant une certaine part d’affabulation dans les propos de la « femme-messie », présente en général André comme un être brutal, s’adonnant à l’ivrognerie et au jeu, suivant en cela les accusations de Flora. Les années 1821-1838, qui ont suivi le mariage, ont été analysées par les biographes de Flora Tristan du point de vue de celle-ci, voulant comprendre comment elle devint une icône des luttes féministes et ouvrières dans les dernières années de sa vie. L’étude des années 1838-1844 de la vie de Flora Tristan projette sur les années antérieures le prisme de ses combats ultérieurs. Certes, il est difficile d’atteindre l’objectivité.

Pour cerner la vie du couple des documents de valeur inégale sont disponibles.
Les Pérégrinations d’une paria, rédigées par Flora Tristan et publiées en1838, donnent une version romancée du caractère d’André et de son comportement.
Un premier mémoire d’André Chazal : Pater natae suae déflorationis accusatus (note 1) présente les affrontements du couple. En 1838, un deuxième mémoire (note 2) beaucoup plus développé que le premier, narre de son point de vue leurs relations orageuses ; des annexes y citent des lettres que Flora Tristan, amoureuse d’André, lui aurait adressées avant son mariage. Chazal explique que si, dans son premier mémoire, il ne les a pas publiées, par pudeur, maintenant « calomnié », il les produit (note 3) .

Cette publication reproduit aussi des requêtes que Flora Tristan aurait envoyées au président du tribunal civil de la Seine. Elles y sont systématiquement contredites par André Chazal.

L’authenticité des cinq lettres écrites par Flora, le 3 janvier, le 12 janvier, le 19 janvier, le 24 janvier et le 8 septembre 1821, est globalement acceptée 3 . Flora Tristan ne les a jamais contestées (4) ; Dominique Desanti ne cite que celle du 12 janvier (5) ; trois sont consultables dans l’édition de la Correspondance établie par Stéphane Michaud (6), celle du 3 janvier, celle du 12, et celle du 8 septembre.

Comme le reconnaît S. Michaud : « Jamais Flora n’aurait produit spontanément ses lettres à un mari qu’elle devait bientôt haïr. Il a fallu le procès de 1837 [Sic, en fait 1838.], où Chazal faisait figure d’accusé, pour que ce dernier les révèle : elles manifestent, plaide-t-il, que les relations entre époux n’ont pas toujours été tendues » (7).

Le compte-rendu d’audience du procès, en l’absence d’archives judiciaires qui ont brûlé lors de la Commune, fournit des informations complémentaires, dont des témoignages en faveur d’André Chazal.
Jean Baelen reconnaît la difficulté d’appréhender la personnalité de ce dernier : « Il est malaisé de prendre une vue exacte du caractère de Chazal parce que les documents qu’on possède sur son comportement datent d’une époque de crise où tout ce qui le concerne est faussé par son état d’exaspération…jusqu’à une sorte d’aliénation de lui-même et jusqu’au crime » (8).

André François Chazal est né le 13 juillet 1796 . Il est le troisième enfant du couple Léonard Chazal/Jeanne-Geneviève Buterne. Au décès de son père en 1812, André est âgé de seize ans, on peut supposer que suivant l’exemple de son frère aîné, Antoine, il se dirige vers une carrière de graveur-lithographe.

À partir d’avril 1821 son activité graphique est attestée, grâce à des mentions d’adresses qui lui sont propres sur des estampes où il signe « Chazal jeune » quelquefois abrégé « jne » : rue des Fossés-Saint-Germain, n° 18 ; rue du Four-Saint-Germain-des-Près, n° 43 ; 32, rue des Acacias, village d’Orcel, commune de Montmartre. On ne connaît pas de tableau, ni de dessin de lui.

De sa naissance à son mariage, il y a peu de choses à dire sur la vie d’André Chazal. Quant à savoir ce qu’il pense, un document tardif (10), écrit en prison –vingt ans après – nous en donne une idée très romantique.

Flora Tristan est née à Paris le 7 avril 1803, elle est la fille d’un noble péruvien Mariano de Tristán y Moscoso (11) et de Thérèse Laisney (12) , issue de la petite bourgeoisie parisienne. Ses parents s’étant mariés religieusement en Espagne, mais sans régularisation auprès des autorités consulaires, Flora Tristan souffrit longtemps de ne pouvoir prouver sa filiation. Au début des années 1820, Thérèse Laisney, veuve, vivait avec sa fille, démunie de ressources dans une mansarde de la rue du Fouarre, près de la place Maubert (13). Se souvenant des années de prospérité vécues avec son mari, elle entretenait sa fille du rêve de recueillir une partie de l’héritage de la lointaine famille péruvienne.

    André Chazal fit alors la connaissance de Flora Tristan qui était une de ses ouvrières coloristes.

      Le 3 février 1821 André Chazal épouse Flora Tristan à la mairie de l’ancien XIe arrondissement (de nos jours le VIe). Par sa fille Aline Chazal, qui épousera Clovis Gauguin, André Chazal est le grand-père maternel de Paul Gauguin.

L’Atelier

En 1820-1821, André Chazal employait des ouvrières coloristes pour des travaux de lithographie. Ce travail, relativement simple, ne devait pas se faire en atelier comme il est souvent écrit, mais plutôt à la façon « en chambre », au domicile de ces ouvrières, sans doute même le soir, après une autre activité professionnelle éventuelle. Les informations à ce sujet sont minces. Premier mémoire : « En 1820, je m’occupais, ainsi que maintenant, de gravures et de lithographies. Parmi les ouvrières coloristes que j’employais,… » (14). Deuxième mémoire : « La pauvre habitante d’un grenier, dans la plus misérable maison d’une rue où les meilleurs valent peu de choses (la rue du Fouarre, près de la place Maubert), avait pour agréable que le soir, je l’aidasse, tout en causant à colorier les étiquettes de parfumeur qui la faisaient subsister » (15) . Chazal ne fait aucun commentaire quand, lors du procès, le président de la cour d’assises lui dit : « En 1820, vous avez fondé à Paris un établissement de graveur lithographe » (16). Dominique Desanti écrit en romancière : « L’adolescente va seule à l’atelier près de la Bastille, sorte de hangar où se mêlent odeurs d’essence, d’acide et de colle avec le poussiéreux relent du poêle à charbon… » (17) .

Les années 1821-1838

 

Puis le mariage était arrivé très vite ; lors du procès de 1838-1839, Jules Favre (1809-1890), l’avocat de Chazal, évoque l’opposition de ses proches : « Chazal épousa Flora malgré les instances d’une famille, hélas trop clairvoyante » (18).

En mai 1825 a lieu le sacre de Charles X à Reims. André Chazal décide de partir pour la ville des sacres.
Il est difficile de savoir ce que furent alors les relations d’André avec sa mère, son frère Antoine (cf. infra) et le reste de la famille. On peut noter cependant qu’en 1824, Antoine est témoin pour l’acte de naissance du second fils d’André Chazal, Ernest Camille. Dix ans plus tard, André grave les planches d’un ouvrage de zoologie, domaine familier à son frère. Serait- ce par son entremise qu’il obtint ce modeste travail ?
En mai 1825 a lieu le sacre de Charles X à Reims. André Chazal décide de partir pour la cité champenoise pour y assister (19) : « Plus tard, une affaire de commerce m’ayant appelé à Reims lors de la cérémonie du sacre… ». De fait il diffuse deux estampes illustrant la cérémonie et il publie un opuscule (une simple feuille) sur la ville de Reims : Recherches curieuses et historiques sur la ville de Reims (20). Cette petite publication – une feuille – a été égarée par la Bibliothèque nationale de France (21), mais à sa parution une courte recension lui décerne des éloges : « petit ouvrage très soigné… plan très détaillé… » (22) .
Il n’est pas question ici de reprendre en détail le travail de tous les biographes de Flora Tristan, depuis le livre de référence publié en 1925 par Jules Puech, La vie et l’œuvre de Flora Tristan : 1803-1844 (l’Union ouvrière) jusqu’au livre le plus récent de Nicole Avril, Brune Moi, Flora Tristan, Paris, Plon, 2012.

À partir du mariage tout est accompli. Flora Tristan se croit sortie de la misère, mais « une fois passée la lune de miel, les causes de mésentente se multiplièrent. Les époux Chazal découvraient, un peu trop tard qu’ils vivaient moralement dans deux mondes(23) sans communication » (24) . Lors du procès, l’avocat de Chazal présente sa vision des faits : « La dissidence n’en n’était pas moins profonde ; elle devait néanmoins éclater. M. Chazal plaçait la félicité dans l’accomplissement de devoirs rendus faciles par l’affection ; sa femme ; au contraire caressant les rêves de son imagination de feu, soupirait après une existence de plaisir, de gloire et d’aventures. Elle étouffait dans l’atelier du modeste artiste graveur, et tout le luxe bourgeois dont l’amour de celui-ci se plaisait à l’entourer n’était qu’un aiguillon de plus à ses impétueux désirs.

Madame Chazal ne pouvait pas, avec ses goûts de dissipation, vivre en paix dans la maison de son mari. Cette passion du jeu dont on a fait état contre celui-ci, n’est qu’une fable aussi gratuite que celle dont le prolixe auteur de la requête a semé son travail » (25).

Flora Tristan ne peut divorcer, le divorce ayant été aboli. Il faut qu’elle obtienne une séparation de biens et de corps. Pour cela, elle affirme être victime des brutalités de son mari, joueur et pilier de cabaret qui, pour combler ses dettes, demande à son épouse de se prostituer ! Rien ne prouve ses diverses affirmations. Philippe Dupin l’avocat de Flora dit de belle façon que rien n’est avéré : « Cependant, pour la première partie de la cause au moins, ses brutalités ne transpirent pas au dehors de la maison conjugale »(26) . Elle cache ses enfants à son mari, ne s’en occupe pas, les confie à sa mère, les met en pension, tout cela à l’insu de Chazal qui les cherche. Un seul fait est peut-être véritable : à la fin de l’année 1824, une saisie conservatoire aurait été faite au domicile des époux, mais pauvreté n’est pas vice, et Chazal ne devait pas vraiment être à même de travailler efficacement, vu ses déboires.

Favre dans sa plaidoirie explique l’échec professionnel d’André : « Si la ruine a plus tard frappé M. Chazal, c’est que le chagrin que lui a causé la fuite de sa femme l’a éloigné de ses affaires » (27) . Par la suite Flora Tristan part en Angleterre. En 1828 la séparation de corps est prononcée par le tribunal civil de la Seine. Après un deuxième voyage en Angleterre Flora revient en France où, chez son oncle à Briis-sous-Forges, elle a une violente scène de ménage avec son mari, puis elle part au Pérou, ayant placé Aline, leur troisième enfant, en pension. À son retour, elle a une nouvelle scène de ménage et il s’ensuit une série de querelles où Aline est ballotée entre ses parents. Vivant misérablement à Montmartre André fait coucher ses enfants dans son lit n’en ayant pas d’autre. Selon Flora, Aline se plaint d’avoir été l’objet d’attouchements de la part de son père. En juin 1837, André Chazal est accusé par sa femme de relations incestueuses avec sa fille. Incarcéré préventivement à la prison Sainte-Pélagie il rédige et fait publier un mémoire : Pater natae suae déflorationis accusatus où sont présentés les affrontements du couple. La vérité sur ces accusations de relations incestueuses est impossible à atteindre. Est-ce un stratagème de Flora ? Ce qui est certain, c’est que la justice l’innocente et qu’il sort de prison. L’accusation a pourtant été exhumée lors du procès criminel, contrairement à la procédure actuelle.

En mars 1838, la séparation de corps est prononcée. Quelques mois plus tard, Antoine Chazal et un ami, avertis qu’André a acheté des pistolets pour tirer sur Flora, ne parviennent pas à le dissuader de son projet. C’est le 10 septembre qu’à Paris, rue du Bac, près du domicile de Flora, André tire sur sa femme et la blesse. En 1839, à l’issue d’un procès assez retentissant, il est condamné à vingt ans d’emprisonnement (28). Il restera en fait dix-sept ans à la prison de Gaillon, car il bénéficiera d’une remise de peine de trois ans.
Lors du procès, plusieurs témoins mettent à mal le portrait forgé par Flora du mari violent et ivrogne.

C’est ainsi que Chavannes, capitaine en second dans la garde nationale, affirme : « La bonne conduite de M. Chazal lui a valu d’être fourrier dans ma compagnie. Il était estimé de tous ses camarades, je conçois facilement son désespoir, et tout père de famille doit le comprendre ; je parle ici au nom de l’amitié. Je suis l’organe de toute la compagnie » (29).

André Chazal apparaît surtout comme poussé par une force obstinée. Après avoir tiré sur sa femme, il ne s’enfuit pas, se dénonce, se présente calmement. C’est un crime réfléchi, cette femme lui a gâché sa vie, sa paternité, son état social, il veut la tuer, qu’il aille sur l’échafaud, au bagne ou en prison, il n’en a cure. C’est ce qu’il répond au président lors de son procès : « Mais enfin vous avez tiré un coup de pistolet sur votre femme ?- Oui, je lui ai tiré un coup de pistolet, rien de plus simple. (mouvement) il n’y a pas besoin d’enjoliver ce fait. J’aurais pu m’échapper, je ne l’ai point fait. Vous avez été arrêté à l’instant même ?-Pardon. Le mot arrêté est impropre. J’aurais pu m’évader si j’avais voulu. C’est moi qui ai dit : Messieurs, c’est là ma femme, arrêtez-moi ! Et j’ai moi-même donné l’adresse du commissaire de police » (30).

Le cordonnier Marteau chez qui Flora s’est réfugiée blessée, témoigne : Jamais je n’ai vu de pareil sang-froid. Ce calme, cette impassibilité… Je ne peux l’attribuer qu’à la démence » (31).

Et plus tard, Puech le premier biographe de Flora Tristan présente son époux : « Chazal, calme, cynique, résolu, en proie au seul remords d’avoir manqué son coup, impressionna fortement le public. Pourtant, il est impossible de ne pas distinguer la sympathie qui se dégage en sa faveur dans certaines dépositions : on peut voir un père malheureux, désireux surtout d’arracher ses enfants à l’influence d’une femme qu’il croit profondément néfaste pour leur esprit et pour leurs mœurs » (31).

André Chazal lui-même en 1849, en prison à Gaillon, était revenu sur ses raisons de tirer sur Flora : «Trahi dans mon affection de famille, je vivais humblement de mon travail retiré du monde dans l’une des banlieues de Paris (Commune de Montmartre) lorsque la déesse de la calomnie, vint m’y frapper de son flétrissant poignard ; fort de ma conscience je croyais trouver dans les tribunaux justice et protection, Erreur !… … poussé par la complication des circonstances entre le meurtre & le suicide ; le meurtre & le suicide !… l’infamie & le ridicule … homme d’honneur lequel choisir ? Si l’un répugne au cœur, l’autre sonne mal aux oreilles et que l’on ne vienne pas me dire que ces vanités sont indifférentes, d’ailleurs l’honneur ne permet pas cette faiblesse de laisser triompher la calomnie, et la combattre au péril de ses jours est un devoir, pour soi comme pour les autres ; et vous le savez, pris dans les pièges de cette déesse, environnée de son cortège de courtisants, on ne peut le combattre qu’en désespéré, qu’importe les moyens… s’ils parviennent seulement à déchirer un coin de son masque, voilà le parti que j’ai pris ! ais-je pris le meilleur ? Dieu me jugera ! quant au jugement des hommes je le tiens pour inique, pour le protecteur de la haine de l’intrigue et de la calomnie ».

Les relations d’André Chazal avec son frère Antoine

    Lors des démêlés judiciaires des époux de 1825 à 1839, Antoine Chazal n’apparaît pas, on peut se demander s’il est cependant intervenu pour payer l’avocat de son frère. Une fois André Chazal incarcéré à Gaillon, on ignore ce qu’il a pu avoir comme relations épistolaires avec son frère. En 1844, Antoine Chazal assiste à l’inventaire après-décès de Flora Tristan (33). En 1845, le faire-part de décès de leur sœur Jeanne ne mentionne pas le nom d’André, mais ceux de ses enfants : Ernest (34) et Aline. En 1846, Antoine qui avait refusé d’être le tuteur d’Ernest fait partie du conseil de famille qui autorisera le mariage d’Aline Chazal (alors mineure) avec Clovis Gauguin (35). Lors de la naissance des enfants Gauguin : Marie en 1847, puis Paul (le célèbre peintre) en 1848, Antoine Chazal, leur grand-oncle, est encore en vie, mais rien n’indique qu’il alla voir les nouveau-nés.

De sa prison après la mort d’Antoine, André Chazal rédige une lettre à la veuve de son frère ; il se plaint avec amertume qu’il n’ait pas pu embrasser son frère : « dont depuis dix-sept ans je n’ai connu la prospérité que par le suintement de la renommée…. Bien que je n’espère pas une réponse directement de votre main, je ne pourrais m’empêcher de considérer cette rétisence [sic] ou ce préjugé comme une nouvelle insulte à mon malheur : ce qui n’amoindrira point mes affections de famille et ne retiendra point cette exclamation de mon cœur.
Vous m’avez abreuvé d’amertume ! Soyez bénis votre beau frère le Paria Chazal adressez la réponse par poste restante » (36).
Libéré par anticipation le 5 mars 1856, André Chazal s’installe à Évreux, où il travaille comme brocanteur. Flora Tristan était morte en 1844, et son frère Antoine à Paris en 1854. Dans les archives de Gaillon et dans les archives familiales, il n’y a pas de trace de rapports entre les frères, mais les fils d’Antoine ont-ils revu leur oncle après sa sortie de prison ? Léon Chazal a gardé une lettre d’un correspondant qui avait été chargé de veiller sur André à Evreux. Cette lettre lui annonce la mort d’André Chazal : « Aujourd’hui ainsi se termine ma tâche, et je l’avoue ce n’est pas sans quelque émotion que j’ai vu cette existence si tourmentée, traversée par tant d’événements pénibles pour sa famille et pour lui, se briser ainsi à un âge peu avancé » (37).

Les enfants

     Le premier fils (Alexandre-Isidore ?) né peu de temps après le mariage mourut en nourrice. Seuls ont survécu Ernest et Aline, dont l’enfance a été ballotée entre leurs parents, les Laisney, et les pensions.

Aline épousera Clovis Gauguin et donnera naissance à Paul Gauguin, d’où une abondante littérature. On sait très peu de choses sur Ernest Chazal, dont on ignore même la date de décès. André Chazal écrit dans un mémoire daté du 19 mai 1849 : « Lorsque quelques années après ma flagellation lorsque abandonné dis-je dans cette société d’écueils, sans appui, sans état, il [Ernest Chazal] se présente fort de la moralité de sa demande au bureau des grâces pour réclamer l’appui de son père que lui demande-t-on ? S’il pouvait m’assurer des moyens d’existence, puis, lorsque réduit au désespoir il s’expatriait et que je réclamais, j’implorais même la triste satisfaction d’aller mourir avec lui sur les côtes presque étrangères (L’Afrique) lorsque dis-je je réclamais cette morale, cette humaine faveur, l’implacable justice, le flegmatique chef de Bureau des grâces (Mr Meillerat) mettait ma demande au rebut. Et au milieu de tous ces faits on parle de morale, ah ! vraiment, je rirais si je n’avais envie de pleurer et cependant depuis dix ans combien ais-je vu délivrer de Barabas » (38). On ignore ce qu’est devenu en réalité Ernest ; selon D. Desanti, il « choisit la marine et s’y est englouti. » (39).

Enfin, une lettre inédite d’Ernest Chazal, fils d’André, à son oncle Antoine Chazal est présentée ici (40). Et plusieurs lettres de Mme Jean Uribe, née Marie Gauguin, sœur du célèbre peintre, (cf. le chapitre Autographes à l’année 1891) qui, semble-t-il, ignorait presque tout de son histoire familiale.

Les années de prison

     Les Archives départementales de l’Eure conservent différents documents, la plupart écrit par André Chazal (41). De nombreux brouillons ou copies de lettres, dont on ignore si elles sont parvenues à leur destinataire, montrent le soin apporté par ce prisonnier à sa prose et ses poésies. Il manie de préférence l’acrostiche à partir du mot PARIA ou de son nom.

En 1991, Jean-Claude Vimont s’intéresse au cas d’André Chazal durant ses années de détention, dans le cadre d’une étude sur l’espoir qu’avait fait naître dans les prisons la Révolution de 1848 et plus particulièrement sur les réflexions d’André Chazal à propos des réformes à adopter dans le système carcéral (42). Révélant des documents inédits rédigés en détention, J.- C. Vimont écrit : « André Chazal n’était pas, ne se voulait pas un prisonnier ordinaire. La célébrité l’avait effleuré. Sa victime n’était autre que Flora Tristan, sa femme. Son procès avait passionné les gazettes et le tout Paris.

Dans le mémoire, Chazal offre son interprétation de ce drame conjugal (43). Il révèle une personnalité plus riche que ce qu’en dirent les biographes de Flora Tristan. Ce modeste artiste-artisan de la Butte Montmartre se place parmi les « petits », il use parfois du terme « prolétaire », et son mode de pensée, ses réflexions sur l’état de la société sont caractéristiques des mentalités d’une large fraction de la population parisienne en 1848. Autre élément intéressant de ce texte, le choix de se consacrer à la situation des prisons, à la critique des utopies cellulaires et à la réforme de ces institutions.

On ne tire pas impunément un coup de pistolet sur une femme-messie. Si le public et la postérité firent un succès aux livres de Flora Tristan, le mari importun fut vite oublié ».

Poème d’André Chazal rédigé en acrostiche, composé en prison.

(L’orthographe du manuscrit a été respectée).

L Le jour où pénétré des rêves de famille
E Éclos mes maux, ô jour ! jour en l’enfer me grille.
P Persécuté, trahi par celle que j’aimais.
A Accablé par les traits de sale calomnie ;
R Réclamant la justice, oublieux désormais ;
I Inutile ! l’intrigue m’entraîne pour jamais,
A Au bout du précipice où suis l’ignominie
C Chargé de tant de maux, succombant à la peine ;
H Harcelé par la haine, abimé, hors d’haleine ;
A Au destin me livrant, à mon âme beaucoup,
Z Zélé d’humanité envers et contre tout
A Abandonnant la haine et trop lourde ou pesante
L L’harmonie de mon âme ira toujours croissante.

Liste des documents conservés aux archives départementales de l’Eure :

– Lettre datée du 19 mai 1849, l’an onzième de mon sépulcre, adressée à Jules Favre, signée Le Paria Chazal.
Il informe son avocat qu’il a formulé une demande de grâce au Président de la République.
– Lettre adressée à Mgr Olivier évêque d’Evreux, daté du 1er janvier 1851. Chazal propose à ce prélat une nouvelle traduction du Dies irae.
– Poème Plébéienne aux citoyens électeurs.
Pour les élections générales de 1852.
– Poème. A Paulus En Réponse à des Vers latins qu’il m’a adressésGaillon, 15 janvier 1851. Signé E R P.
– Lettre d’Edmond Paulus 15 janvier 1851.
– Poème adressé au Président de la République.
Chazal compose par anticipation un poème pour remercier le Président de l’avoir gracié. Il existe deux versions de ce poème.
– Extrait de la philosophie du langage. Ouvrage inédit du Paria Chazal Sortant du collège de force et de correction de Gaillon.
Valeur des mots Dogme, doctrine.
– Extrait de la philosophie du langage. Ouvrage inédit du Paria Chazal Sortant du collège de force et de correction de Gaillon.
Valeur des mots Rêve, Utopie, Préambule.
Demande à la chambre des représentants d’une augmentation de traitement pour le président.
Mai 1850.
– Texte sur la Loi Baroche qui réduit le suffrage universel à l’exigence de cinq années de domicile pour avoir le droit d’être électeur.
Mai 1850.
– Lettre adressée au Président de la République française à propos de l’absence de réponse à un mémoire envoyé en 1848, et à des demandes de grâce.
– Projet de lettre à écrire à sa belle-sœur, Mme Antoine Chazal.
Mémoire d’un Paria adressé au Citoyen Président de la République Française. 19 mai 1849.

Chronologie de la vie d’André Chazal

Cette chronologie est établie d’après le livre de Jules Puech, et le Mémoire de Chazal de 1838.

13 juillet 1796 : Naissance d’André François Chazal.
Février 1818 : Thérèse Laisney s’installe avec sa fille Flora Tristan à Paris, rue du Fouarre.
3 janvier 1821 : 1ère lettre de Flora Tristan à André Chazal : «Va, je veux devenir une femme parfaite… »
3 février 1821: Mariage à la mairie du XIe arrondissement (ancien). Les époux s’installent dans un appartement de la rue des Fossés-Saint Germain-des-Près, loué six-cents francs par an.
1821-1822 : Maladie de Flora Tristan évoquée par son mari : « Il me semble étonnant que madame Chazal qui fait des phrases et encore des phrases parle si vaguement des premiers temps de notre mariage ; sa mémoire aurait dû lui rappeler les soins tendres et assidus que je lui ai prodigués dans une maladie qu’elle eut, et pour laquelle je n’épargnai aucune dépense, si élevée qu’elle fût ».
En 1822 ou en 1823 : Naissance d’un premier fils qui aurait porté les pré- noms d’Alexandre-Isidore et qui décéda à l’âge de dix ans environ.
22 juin 1824 : Naissance d’Ernest-Camille Chazal .
Fin 1824 : Selon Flora Tristan, une saisie mobilière conservatoire, est effectuée au domicile conjugal ; ceci est nié par André Chazal.
2 mars 1825 : Flora Tristan affirme qu’elle quitte, enceinte, le domicile conjugal pour aller avec un de ses fils chez sa mère. André conteste la date et le fait : selon lui son fils aîné était à Dammartin, où le rejoint son frère ; André prétend que jamais sa belle-mère n’accueillit sa fille.
16 octobre 1825 : Naissance d’Aline-Marie Chazal .
1826 : Flora Tristan, ayant confié ses enfants à sa mère, reprend son métier de coloriste, puis devient serveuse dans une confiserie ; enfin elle voyage en Angleterre comme femme de chambre d’une famille anglaise.
3 mai 1828 : Séparation de biens par jugement du tribunal civil de la Seine.
1829 : Flora écrit à son oncle péruvien Don Pio de Tristan pour expliquer sa situation de fille illégitime et pour demander sa part d’héritage.
6 octobre 1830 : Don Pio de Tristan, répond qu’il est heureux de retrouver sa nièce qu’il avait cherché vainement plusieurs années auparavant, mais en sa qualité de fille illégitime ne lui octroie qu’une faible part sur les avances d’héritage que la grand-mère de Flora avait données à chacun de ses petits-enfants.
1831 : Second voyage en Angleterre de Flora Tristan.
31 août 1831 : Le maire d’Arpajon répond à André Chazal que l’enfant qu’il recherche est en pension dans sa commune. Pièce justificative B citée dans le 2e Mémoire.
1er avril 1832 : Déclaration conjointe des époux : André Chazal promet de faciliter une demande de séparation de corps et éventuellement de divorce. Flora Tristan, dans ce but, se déclare prête à subir, avec obligation, toutes les humiliations. Pièce justificative citée dans le 2e Mémoire.
Décembre 1832 : Aline Chazal est placée en pension à Angoulême.
Fin janvier 1833 : Flora Tristan arrive à Bordeaux, où elle est reçue par un cousin de son père.
7 avril 1833 : Embarquement pour le Pérou.
18 août1833 : Arrivée à Valparaiso du Chili, puis séjour au Pérou.
Janvier 1835 : Retour de Flora Tristan en France.
1er novembre 1835 : Scène de ménage à Versailles.
Décembre 1835 : 3e voyage en Angleterre.
28 juillet 1836 : Chazal reprend sa fille de la pension où l’avait placée sa mère.
31 août 1836 : Aline quitte la pension où l’avait placée son père.
30 septembre 1836 : Jugement déboutant Chazal d’une plainte contre les directrices de la pension où était Aline Chazal.
Juin 1837 : Flora Tristan accuse son mari de relations incestueuses avec sa fille Aline.
1837 : Chazal est placé en détention préventive.
20 juin 1837 : Publication d’un premier mémoire d’André Chazal intitulé : Pater natae suae déflorationis accusatus.
14 mars 1838 : Jugement de séparation de corps. Chazal est déjà défendu par Me Jules Favre.
20 mai 1838 : André Chazal dessine une pierre tombale sur laquelle il a écrit : « La Paria. Il est une justice que tu fuis, qui ne t’échappera pas. Dors en paix pour servir d’exemple à ceux qui s’égarent assez pour suivre tes préceptes immoraux. Doit-on craindre la mort pour punir un méchant ? Ne sauve-t-on pas ses victimes » ?
Cf. le périodique Le Droit, 1er février 1839.
11 juin 1838 : André achète deux pistolets, cinquante balles et deux moules à balles.
1er juillet 1838 : André confie à un ami qu’il va tuer sa femme.
2 juillet 1838 : Antoine Chazal, prévenu du projet criminel, tâche de le dissuader en venant à Montmartre avec un ami. Ils essayent de prendre les pistolets, devant l’échec de leur tentative, ils préviennent le maire de Mont- martre et écrivent à la mère de Flora en lui demandant d’envoyer Ernest Chazal chez son père.
Fin août-début septembre : André Chazal guette sa femme en face de son domicile, chez un marchand de vin. Cette faction a lieu plusieurs jours de suite.
2 septembre 1838 : Ernest voyant son père s’entrainer au tir, prévient sa mère.
4 septembre 1838 : André Chazal envoie une lettre signée d’un nom d’emprunt pour lui fixer un rendez-vous le soir même à onze heures. S’agissant du patronyme d’un secrétaire d’une association de gens de lettres, Flora s’y rend mais en avance, par méfiance, et comprend qu’il s’agissait d’un piège.
10 septembre 1838 : Chazal s’installe rue du Bac en face du logement de Flora. Vers 3h et demie de l’après-midi, il s’approche d’elle et la blesse d’un coup de pistolet.
2 février 1839 : Condamnation à 20 ans de travaux forcés.
30 mars 1839 : Rejet du pourvoi en cassation.
24 mai 1839 : Commutation de la peine : 20 ans d’emprisonnement.
6 août 1853 : Remise de peine de trois ans.
5 mars 1856 : Gracié.
19 mars 1856 : Levée d’écrou, il obtient un passeport à destination de Bordeaux.
Après sa libération, il trouve du travail à Évreux, où on lui accorde la liberté de rester.
Par la suite demande l’autorisation d’aller à Paris « recueillir quelques débris de ressources physiques et morales » ; cela lui aurait été refusé.
16 avril 1860 : Décès à Évreux.

Notes

1) Pater natae suae déflorationis accusatus, Mémoire ayant pour but d’éclairer la Chambre du Conseil adressé à Mes Juges pour être joint au dossier de l’affaire Chazal ; Chazal jeune, Place de l’Abbaye n° 3 à Montmartre, 1837, Lith. de Heulloup, Rue Dauphine, 24. Ce document est sur le disque optique chapitre Textes 1837. Cette publication fut annoncée par le périodique Bibliographie de la France, n° 25, 24 juin 1837.
2) Mémoire à consulter, Pour M. Chazal contre Madame Chazal, Chazal, jeune, Me Jules Fabre[sic pour Favre], avocat plaidant, Me Auquin, Avoué, Paris, Cosson, 1838. Ce document est sur le disque optique chapitre Textes 1838. Cette publication fut annoncée par le périodique Bibliographie de la France, n° 14, 7 avril 1838.
3) Cf. sur le disque optique le document Textes 1838.
4) Rappelons que ces lettres sont connues uniquement par ce mémoire.
5) Flora Tristan, Paris, Hachette, 1972, p. 19.
6) Flora Tristan, La Paria et son rêve, op. cit.
7) Flora Tristan, La Paria et son rêve, p. 36.
8) Jean Baelen, La vie de Flora Tristan, Paris, Seuil, 1972, p. 15-16.
9) Selon son acte de décès, registre de l’état-civil d’Évreux, 16, avril 1860, acte n° 140.
10) Ce document est retranscrit sur le disque optique chapitre Évreux, document numéro 3.
11) Qui prétendait descendre de l’empereur aztèque Montezuma.
12) Ou Laisnay, ses prénoms sont parfois donnés comme étant Anne-Pierre.
13) D. Desanti écrit que le commandant Laisney, oncle de Thérèse leur accordait des subsides ; cf. Flora Tristan, p. 11.
14) Lire sur le disque optique le document Textes 1837, p. 1.
15) Ce document est sur le disque optique document Textes 1837, p. 2.
16) Ce document est sur le disque optique document Textes Journal des débats, 1er février 1839, p. 3, 4e colonne.
17) D. Desanti, op. cit. p. 15.
18) Compte-rendu des audiences des 14 février, 1er et 7 mars 1838, publié in Le Droit, 11 mars 1838, n° 776, p. 1, 3e colonne.
19) Le dernier sacre, celui de Louis XVI, avait eu lieu cinquante ans auparavant en 1775.
20) Recherches curieuses et historiques sur la ville de Reims, ornées d’une carte itinéraire de Paris à Reims et d’un plan de cette même ville, Paris, Auguste Imbert, Martinet 1825, in-18 d’une feuille avec 2 planches.
21) Cet opuscule est encore référencé en 1928 dans le Catalogue général des livres imprimés de la Bibliothèque nationale, (par nom d’auteurs), vol. 27.
22) Journal de Paris, n° 142, 22 mai 1825, p. 4.
23) Baelen précise : « Flora dans ses rêves de grandeur féerique, Chazal dans sa mentalité d’artisan parisien », p. 17.
24) Baelen, op. cit. , p. 17.
25) Le Droit, 11 mars 1838, n° 776, p. 1, 3e colonne.
26) Le Droit, 11 mars 1838, n° 776, p. 1, 1ère colonne.
27) Le Droit, 11 mars 1838, n° 776, p. 1, 1ère colonne.
28) En fait, la Cour avait condamné André Chazal à vingt ans de travaux forcés avec exposition (le pilori), mais cette peine fut aussitôt commuée par le jury.
29) Lire sur le disque optique le texte du Journal des débats, 2 février 1838.
30) Journal des débats, 1er février 1839.
31) D. Desanti, op. cit. , p. 173.
32) Op. cit. p. 96.
33) Cf. le chapitre Pièces justificatives.
34 Cf. le dernier paragraphe du chapitre Autographes.
35) Cf. Wildenstein, Gauguin : premier itinéraire d’un sauvage : catalogue de l’œuvre peint, 1873-
1888, v. 2, Paris, 2001, p. 633.
36) Archives départementales de l’Eure, cote : 5 f 78. Vimont, indique V F 78, le V doit être interprété comme le chiffre romain
37) Cf. le chapitre Autographes et Pièces justificatives à l’année 1860.
38) Archives départementales de l’Eure, cote 5 f 78.
39) Flora Tristan, p. 307.
40) Cf. le dernier paragraphe du chapitre Autographes et Pièces justificatives.
41) Archives départementales de l’Eure, cote 5. F. 78.
42) Jean-Claude Vimont, « André Chazal, époux de Flora Tristan : un prisonnier réformateur », Revue d’histoire du XIXe siècle, Paris, Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle, Paris, 1991.

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